Sarkozy : chronique d’un succès annoncé

mardi 8 mai 2007.
 

Perso, cela fait cinq ans que je vois arriver Sarkozy dans un vrai cauchemar les yeux ouverts, et à cela les raisons sont malheureusement multiples :

-  la plus simple est d’abord que la France est et a toujours été de droite : la gauche, sauf une fois où elle a quand même perdu à cause du découpage, n’a jamais été majoritaire aux législatives en voix depuis le début des années 70. Elle n’a jamais pu gagner les législatives, qui permettent de désigner le gouvernement et la majorité qui mettra éventuellement en oeuvre la politique du président, en dehors d’un contexte de triangulaires grace au Front National, que le génie politicien de Mitterand a suscité à cette fin. À partir du moment où le discours politique sarkozien, franchement à droite de la démocratie chrétienne et du gaullisme historique et rompant avec le politiquement correct issu de la Résistance et de la Libération, efface ce handicap de division de la droite, c’est un boulevard politique qui s’ouvre à à elle, comme on l’a déjà vu aux législatives de 2002.

-  c’est un cycle historique qui s’achève, celui issu de la Résistance et de la Libération, comme en Italie avec le Berlusconisme et la réintégration des post-fascistes dans le jeu politique. Je ne me fais aucun souci sur l’avenir ministériel de Marine Le Pen, pas immédiatement, mais à terme ...

Sarkosy a gagné en tenant un discours faisant appel à l’individualisme consumériste (moi je veux plus d’argent pour acheter toutes les belles choses qu’on voit à la télé) tendance "touche pas à mon fric, c’est moi qui l’ai gagné", et en surfant sur le rejet des assistés, des chômeurs, des délinquants, des étrangers, bref tous ceux qui ne travaillent pas et qui en veulent à mon argent et à ce que j’ai acquis avec, même si c’est pas grand chose, car c’est cela qui me donne ma place, mon "status", dans la société et me met au dessus de quelques uns. Avec les plus de 65 ans ce sont les 25-35 ans qui ont fait le meilleur résultat de Sarkozy, et cela a un sens car c’est cette tranche d’âge qui s’installe, achète son logement, le meuble et fait des petits enfants.

Il a ainsi légitimé le discours du FN, c’est le seul point nouveau par rapport à Chirac dernière mouture, et cela a été suffisant pour un véritable triomphe parce que c’est cela que le consommateur français moyen voulait entendre. C’est le post-modernisme, et si c’est pas beau, c’est efficace.

-  le parti socialiste a réussi à tuer toute concurrence à gauche avec l’escroquerie intellectuelle du vote utile, avant d’être lui-même victime du vote "super-utile" au profit de Bayrou. Mais en tuant toute concurrence à gauche, le PS a aussi fait disparaître toute réserve de voix de gauche pour le second tour ... connerie tactique monumentale s’il en est. À moins que cela n’ai été pensé pour "être bien obligé" de retomber au centre, suivant le tropisme naturel du socialisme français à chaque fois qu’il en a la possibilité politique par la faiblesse ou la marginalisation de sa gauche (1968, 1969, 1988) mais je doute que la pensée stratégique socialiste soit allée aussi loin.

-  il ne s’est jamais réellement posé la question du pourquoi du 21 avril 2002, du pourquoi le gouvernement Jospin a échoué à convaincre les électeurs notamment des milieux populaires de lui faire à nouveau confiance en 2002. Perso le 21 avril j’ai été prévenu à 16 heures par Ras l’Front pour participer à l’organisation de la manif anti Le Pen du soir, j’ai été choqué mais pas surpris, car je savais quand même depuis 1997 que le gouvernement Jospin était la dernière chance de la gauche dans les milieux populaires avant le FN. Et ce 6 mai j’ai été autant choqué, mais pas davantage surpris.

Il y a d’abord le sentiment d’abandon et de trahison de la part de ses élites qui imprègne le monde ouvrier soumis à la mondialisation, lié à un racisme de jalousie envers les soi-disants préférés de ces élites, c.a.d les mêmes assistés, chômeurs, délinquants et autres bougnouls, avec quelque chose qui n’est pas loin du complot. C’est que la disparition du communisme a entraîné une régression idéologique vers le spontané, et que le spontané c’est la parano d’une vision du monde profondément enracinée dans la dichotomie entre "bons" et "mauvais", porte ouverte au racisme. Si paradoxalement on n’a jamais été autant en sécurité, si le niveau de vie n’a globalement jamais été aussi élevé, si personne n’y meurt de faim et très peu de froid, si notre vrai gros problème d’avenir est le vieillissement de la population, notre société souffre profondément de la disparition des repères sociaux qui faisaient que chacun sentait qu’il y avait une place et une autorité protectrice. Il y a une profonde demande d’une nouvelle autorité protectrice, y compris pour la sanction des "mauvais", et pour cela la droite musclée est mieux placé que la gauche, qui a lamentablement gâché sa chance née de la divine surprise de 1997.

C’est qu’il y a au passif du gouvernement Jospin la perte de revenus résultants des 35 heures pour les salariés les plus modestes, et en dehors de l’inconfort en résultant, le sentiment d’exclusion de la participation sociale qui compte aujourd’hui, celle de la consommation, du culte de la marchandise orchestré par la publicité.

En 1997 les syndicats, le PC et les Verts voulaient les 32 heures sans perte de salaires, afin de favoriser la création d’emplois. Le PS pour ménager la chèvre patronale n’a accepté que les 35 heures avec en contrepartie la flexibilité, si bien que la baisse du temps de travail a été compensée par une hausse de productivité, et que l’effet sur l’emploi (qui était le but premier de la mesure) a été marginal, tandis que celui sur la feuille de paye des prolos a été bien réel par la baisse des heures supplémentaires. Faute d’avoir osé aller au bout de la logique d’une vraie mesure de gauche qui lui a été imposée par ses partenaires de la gauche plurielle, Jospin en a dilapidé les effets politiques possibles, et en a même fait une machine de guerre contre la gauche toute entière.

Toutes les enquêtes montrent que c’est là la cause politique immédiate du 21 avril, la dispersion des voix de gauche n’étant que la conséquence de l’échec du gouvernement Jospin et de sa mauvaise campagne. On a dit campagne "de second tour" déjà toute orientée vers le centre en négligeant de mobiliser à gauche comme cela aurait été pourtant logique pour une campagne de premier tour ... On se rappellera aussi le fameux aveu "mon programme n’est pas un programme socialiste"

Ségolène Royal a joué le même jeu suicidaire de danse du ventre devant les centristes en négligeant de mobiliser la gauche, la supposant acquise par l’anti-sarkosisme. Le résultat est qu’elle ne fait pas plus de voix au premier tour que le total des voix Jospin-Taubira-Chevènement de 2002, et que l’érosion du PC et des Verts laminés par le vote utile n’est même pas compensée par des voix supplémentaires pour la candidate PS, prise à son propre jeu par le vote super-utile pour Bayrou.

Il y a, faut-il en parler, l’acceptation de la cinquième République, pourtant taillée sur mesure pour la droite, et le refus d’envisager le passage à la Sixième République et plus généralement de toute évolution institutionnelle, y compris au niveau des collectivités territoriales, nous conservant un système politique fondamentalement rural excluant et marginalisant les populations et les territoires urbains, qui sont pourtant le soutien naturel de la gauche. C’est la droite qui a eu la première des ministres issus de l’immigration visible, et ce n’est pas un hasard.

Et plus globalement l’archaïsme profond d’un parti dominant de la gauche qui en cinq ans de Chiraco-sarkozisme n’a pas su mettre en place une direction qui dirige et promeuve des orientations crédibles. Partout ailleurs en Europe celui qui est la figure de proue électorale est le vrai dirigeant du parti, s’il perd il quitte cette direction et y est immédiatement remplacé par un nouveau dirigeant qui a ainsi toute la mandature d’opposition pour se préparer ... cherchez l’erreur. Même sur les institutions ou la Justice, les centristes sont plus à jour que le parti socialiste, et je suis encore catastrophé par ce que j’ai vu (et pas vu) en la matière dans le projet de déclaration Verts-PS en négociation actuellement pour les législatives ;-(

Alors faut-il, comme en Italie où l’ex PCI et l’ex Démocratie Chrétienne ont engagé un processus de fusion, lutter contre le sarkoberlusconisme en regroupant les forces de l’ancien arc constitutionnel républicain, du PC aux centristes et à ce qui reste du gaullisme historique en passant par le PS et les Verts ? La question est posée un peu partout dans l’urgence de la défaite, mais la question du contenu reste quand même à trancher, et l’urgence n’est pas forcement bonne conseillère ...

Paradoxalement, les législatives ne sont (peut-être) pas forcement perdues pour autant, dans la mesure où ceux des centristes qui n’ont voté pour Sarkosy que pour son programme économique sont inquiets du reste, comme ce qui survie des gaullistes historiques, et qu’un retour de balancier est possible. Mais pour quoi faire, en dehors des institutions et de la justice ? La gauche n’a pas encore de vraie pensée politique opératoire sur la mondialisation, ses causes, ses effets et les moyens de restaurer de la cohésion sociale nationale et internationale dans ce contexte.

Amitiés à toutes et à tous

Henri